24 août 2016
Quand les droits de l’Homme deviennent un outil au service du plus fort
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Si certains les jugent futiles et devant passer au second plan, les polémiques sur la tenue vestimentaire des femmes musulmanes pratiquantes sont au contraire symptomatiques des problèmes que peuvent poser un système juridique qui repose sur des droits supposés universels et intangibles.
Parce qu’ils donnent l’illusion d’une protection la plus étendue possible, universelle et irréfutable en tout temps et partout, les droits de l’Homme sont en réalité des concepts flous, malléables et in fine le plus souvent mis au service des desseins des plus forts.
C’est ainsi que sont souvent invoqués à la rescousse des opinions du pouvoir, au delà des très prisées « valeurs de la République », les concepts juridiques opérants d‘ « ordre public », mais surtout pour ce qui nous intéresse cet été, de « dignité » et de » laïcité ».
Ainsi, si les femmes musulmanes françaises qui se voilent à la plage sont accusées par certains (et certaines) de violer la dignité de la femme en insultant le combat des femmes françaises qui se sont battues pour raccourcir leur tenue vestimentaire contre les diktats de leur époque, au contraire, en Arabie Saoudite ce sont les femmes qui ne se voilent pas à qui l’on reproche de violer la dignité de la femme. Où l’on constate que la France et l’Arabie saoudite sont deux pays qui ont un point commun: ils entendent réguler la tenue vestimentaire des femmes. Où l’on constate finalement que des concepts tels que la dignité, s’ils apparaissent généreux au premier abord, sont des armes très efficaces dans les mains des puissants car ils permettent à ces derniers de justifier leur volonté totalement arbitrairement, par l’invocation de valeurs ou de concepts à géométrie variable selon leurs besoin, et qui confinent à un dogme quasi religieux interprétable par eux seuls.
La laïcité française est aussi à cet effet, un exemple frappant. La loi de 1905 qui a été votée ne porte en aucune façon précisément les germes de la laïcité française des années 2000-2010 en voie de soviétisation. Cette loi est pourtant déclamée comme une valeur intangible de la République qu’il ne convient pas de réfuter, même par simple opinion, le plus pratique étant que personne ne la lit, et que tout le monde lui fait dire ce qu’il veut.
Pourtant si cela était le cas, que n’avons nous pas aboli le régime concordataire Alsace-mosellan? Y-a-t-il des valeurs de la République fondamentales qui ne le soient pas assez pour ne pas les appliquer sur l’entièreté du territoire métropolitain?
Devant cette incertitude, il serait tentant de se reposer sur l’idée selon laquelle il convient de respecter la volonté de chacun et de chacune à tout prix, ce beau mot de liberté, comme le pensent les anglo-saxons, du moment que cette liberté n’est pas menacée par l’aliénation de l’individu.
On reproche ainsi aux femmes musulmanes de subir des pressions pour se voiler, soit violentes, soit indirectes, par le biais du quand dira-t-on familial et culturel, et donc de ne pas être totalement libres. Mais les femmes s’habillant à l’occidentale sont elles aussi sujettes à l’aliénation, par des forces parfois au moins aussi fortes : regard des hommes, marketing, magazine de mode et de bien être. Les femmes occidentalisées heureuses doivent être maigres, consommatrices, disponibles sexuellement et professionnellement. Les pressions qu’elles subissent ne sont pas moins grandes que les femmes musulmanes françaises et pourtant on estime qu’elles peuvent choisir librement.
Souvent les puissants utilisent le concept de liberté pour en réalité oppresser la partie faible : employeurs, et capitaines d’industrie sont les premiers à invoquer la liberté du commerce et de l’industrie pour justifier des licenciements abusifs. La liberté, droit fondamentale, aussi beau concept soit-elle, est donc aussi une arme dans les mains des puissants pour oppresser les faibles. Et quand ces derniers s’en réclameront, on aura tôt fait d’invoquer juridiquement, la dignité, l’ordre public, ou même la « sécurité, première des libertés » pour contrecarrer leur velléités. On aura tôt fait de déclarer leurs opinions (revendications de droits pour les musulmans) contraires aux valeurs de la République. je ne sache pourtant pas que l’on pourchasse les royalistes qui expriment leurs opinions.
Il est donc nécessaire, pour savoir quel comportement adopter, quels choix politiques faire, de réfléchir selon un mode de pensée qui confine à l’ancienne chevalerie : Qui est le plus faible? Quelle partie est la moins bien dotée pour pour faire valoir ses droits, son point de vue?
En réfléchissant ainsi, on ne pourra manquer de déterminer que les femmes musulmanes qui choisissent, sans la contrainte directe de leur conjoint, de porter un voile à la plage sont celles qui doivent être défendues à tout prix en France et en 2016; Il convient pour nous, avocats, de se battre pour elles devant les tribunaux, et comme on le disait le 13 mai 1940 à Londres, il convient aussi que nous combattions sur les plages; car ces femmes subissent une pression accrue de la part d’une France aux nerfs à vifs; une France qui n’a pas pu s’empêcher de considérer le dogme musulman comme au moins en partie responsable des attentats qui l’ont frappé.
« Woman, thy name is failtry » écrivait Shakespeare il y a bien longtemps. Aujourd’hui, cette femme sur la plage niçoise à qui l’on demande de se découvrir, ressemblait furieusement au Capitaine Dreyfus à qui l’on brise son sabre dans la Cour des Invalides le 5 janvier 1895.